Les travaux de Michael WHITE


Ce texte ne prétend aucunement résumer la démarche des Pratiques Narratives (ou Approche Narrative) ?  
Il est juste une évocation possible parmi d'autres possibles.




"Pourquoi s’intéresser aux cartes ? "
"Il se trouve que, sur le plan personnel, j’ai toujours été fasciné par les autres mondes. J’ai grandi dans une famille modeste, au sein d’une communauté modeste et, bien que n’ayant qu’un accès limité aux autres univers de vie, j’ai toujours eu pour eux une profonde curiosité. Quand j’étais un jeune garçon, ce sont les cartes qui m’ont permis de rêver à ces autres mondes, et de me transporter par la pensée dans des endroits lointains". (1)

Michael White a initié une forme particulière d’accompagnement basée sur les analogies topologique et textuelle (cartes et récits...) quand d’autres lui préféraient l'analogie mécaniste (outils et techniques pour réparer des systèmes qui dysfonctionnent...) ou l'analogie des sciences sociales (le jeu, déplacements pour élaborer une stratégie......) ou encore l'analogie biologique (un système vivant, les principes d’énaction, d’autopoièse...).
Les cartes qu’il a dessinées aidaient à découvrir des chemins et lieux exotiques de la vie du client, qui se différenciaient de leur récit dominant, celui qu’ils se racontent et qui valide jour après jour leurs croyances. Ce récit dominant occulte autres histoires (contre-exemples) reliées à d’autres événements eux-mêmes exclus car invalidant l’histoire dominante. Cette navigation en collaboration que Michael White proposait à ses clients leur permettaient d’envisager leur récit de vie comme peuplée d’événements « uniques » existants et oubliés, différente que celle qu’ils se racontaient jusqu’à maintenant.
Privilégier le multiple, les plis, les accrocs, les événements de vie comme aurait pu le dire Deleuze, plutôt que de privilégier une vie bien repassée. A passer et repasser sa vie de la même façon, dans le même sens, elle devient convenue, plate, sans relief. Alors que tant de récits différents sont possibles. Quitter l’histoire dominante validée par le corps social, pauvre en informations (je suis incapable de..., je suis nul, ...) en d’autres termes le récit soutenu par la norme (normal/anormal). Privilégier l’histoire préférée, riche de détails, celle issue des envies, rêves, espoirs engagements du client.


Michael White à l'origine des "Pratiques Narratives" (ou Approche Narrative)
Il avait créé le « Dulwich Centre », lieu d’accueil et de consultation, de recherches et aussi lieu de formation aux Pratiques Narratives. 
En janvier 2008 il avait quitté le Dulwich Centre pour créer le « Narrative Practices Adelaide » avec Maggie Carey, Rob Hall et Shona Russell. Décédé en avril 2008, Michael White donnait des conférences dans le monde entier et, un jour, il a accepté notre proposition de faire une formation en France, pays des philosophes critiques français sur lesquels il appuyait sa démarche d’accompagnement des personnes.
Oui, c’était un praticien qui avait compris que la philosophie pouvait s’inscrire dans l’action. Il avait trouvé le moyen de transcrire et pratiquer ces concepts sur le terrain, avec les personnes en souffrance.

Il y a plus de 25 ans déjà qu’il s’intéressait à Jacques Derrida et aidait les gens à déconstruire une histoire d’échec et à échafauder une histoire personnelle préférée, et à Michel Foucault qui l’inspirait pour aider les clients à prendre conscience qu’ils pouvaient être acteurs de leur vie tout en respectant leurs espoirs différents, les aidant à interroger la pensée dominante et à soutenir une possible pensée minoritaire. Gilles Deleuze qui l’interpellait sur la nécessaire différence, le courant d’air, le multiple, Gilles Deleuze qui « annonçait la venue d’un monde unidimensionnel sans culture et sans âme entièrement soumis aux lois du marché et à la politique des choses » (2). Pierre Bourdieu pour l’exotisme et l’androcentrisme. Et tous avaient en commun de faire émerger des idées, des concepts en dehors du sentier battu et rebattu du pouvoir moderne imposant un standard dominant. Il y avait aussi Jerome Bruner qui avait ouvert la porte de la culture dans la psychologie et sa façon d’inscrire la narration dans l’identité et les histoires dans le vivant. « Il est nécessaire d’étudier l’homme en tant qu’il est situé socialement, historiquement et culturellement » (3). Et nous pouvons citer nombre d’autres figures comme Lev Vygotsky, Barbara Myerhoff, Ignace Meyerson ou Gaston Bachelard.

Durant toutes ces années il reliait philosophie et pratique professionnelle, il a mis en pratique très concrètement, méthodologiquement et de façon cohérente les réflexions de ces grands personnages. Et il est devenu lui-même un grand personnage car il avait su les incarner dans sa pratique et aider les gens par la philosophie en action.
Michael White était une personne particulière dans le champ de la relation d’aide, qu’il avait façonnée à la lumière de la pensée critique française. Ce fut en cela un précurseur en son genre.


Sa remise en question du pouvoir moderne et la norme dominante, la pensée unique guidant notre société, était comme un hommage à Michel Foucault. Et de sa phrase « Je ne serai pas le complice du pouvoir moderne ». La voix de Michael White était si vibrante quand il l'a prononcée en cet été 2007.
Quand le philosophe Alain Badiou a écrit : « (…) quelle que soient les circonstances, combattre plutôt que de se rendre, je ne vois pas qu’une philosophie véritable puisse désirer autre chose », il aurait pu parler de Michael White.
Michael White a incarné ce que les grands philosophes français de la deuxième partie du XXème siècle souhaitaient : relier la pensée au geste. Il a navigué, en va-et-vient permanent entre le paysage de la conscience et le paysage de l’action chers à Jerome Bruner.

Cette phrase de Michael White "Je ne serai pas complice du pouvoir moderne" allant à l'encontre de la pensée qui prône la ressemblance de chacun à un modèle commun, cette recherche de « la » bonne réponse universelle, « le standard », le bon modèle qu’on finirait par trouver. Tout le monde devrait respecter les nouveaux critères : santé, beauté du corps, performance, la vitesse, réussite sociale, efficacité optimisée, jeunesse et vie éternelles. Il considérait comme essentiel d’être vigilant envers cette pensée dominante, normalisante voire normosante, excluante, qui soutenait l’histoire dominante que se raconterait le client. Etre attentifs au récit du client qui l’exclut de sa propre vie. En d’autres termes dits : déconstruire l’histoire de la vie des gens, imposée par les normes implicites de la société et faire apparaître l’absent mais implicite (l’inexistant de Derrida).


Différence, variété
Michael White, comme Gregory Bateson le proposait, préférait privilégier la différence et la variété dans sa pratique d’accompagnement. La différence d’espoirs personnels, de réussite de vie, de projets personnels. Bref, l’important ce sont les histoires préférées des gens basées sur leurs envies, leurs rêves, leurs espoirs et non l’histoire proposée d’après des critères sociaux imposés, extérieurs aux gens et pourtant intériorisés au point de les croire justes et désirés.
Ce que cet engagement nous apprend, ce sont que les valeurs de Michael White sont dans le respect de la différence de pensée et d’être, de la non-conformité source de richesse. Les variétés de points de vue, les nombreuses options possibles et localisées que construisent les gens contribuent à une société riche et vivante.

Ce qui résonne en nous c’est de respecter les avis de nos interlocuteurs et l’orientation qu’ils souhaitent donner à leur vie ; notre curiosité à l’égard de leurs récits, de leur histoire ; le retour au client-narrateur comme auteur principal de son histoire ; l’élaboration d’une auto-biographie de plein gré.

Nous nous déplaçons ainsi dans un lieu d’intervention où le détenteur du savoir, c’est le client-narrateur. Nous quittons notre savoir et notre position centrale, pour une position décentrée de non-savoir, de perplexité, ouvrant ainsi l’espace au narrateur pour qu’il exprime sa différence, tant dans sa vision de la vie, de ses espoirs, de son projet professionnel que de ses engagements.
Un monde professionnel au-delà des outils et techniques. Un monde entrelaçant de façon permanente philosophie et geste professionnel.
Un lieu où les séances deviennent des conversations riches prenant en compte les dimensions de la souffrance, de la pression sociale et politique, et le choix du narrateur. Ecartant doucement d’un geste les notions de résistance et de savoir du praticien, d’évaluation, de diagnostic ou de profils types. Ces conversations bien-sûr sont aussi « efficaces » que les autres entretiens parce que, praticiens influents, nous y sommes présents avec les ingrédients essentiels que sont la curiosité, le respect, la philosophie et le droit des idées minoritaires à faire entendre leur voix.
Nous nous déplaçons alors du champ d’intervention stratégique du savoir du praticien en position centrée et influente, vers le champ collaboratif ou coopératif du non-savoir du praticien en position dé-centrée et influente.
Vers un champ où différentes pensées et idées ont droit de cité, où la solution inventée par les individus n’est pas nécessairement celle de la norme. Car, comme le disait Gilles Deleuze, « La majorité ce n’est jamais personne, c’est un étalon vide. La minorité c’est tout le monde. Et c’est là qu’il y a un devenir ».

Isabelle Laplante, Nicolas De Beer
Si vous souhaitez écrire aux auteurs : contact@problemation.com


Notes :
(1) Michael White
(2) Jean-Claude Milner
(3) Jerome Bruner

Des livres :
Les moyens narratifs au service de la thérapie – Michael White
Pourquoi nous racontons-nous des histoires - Jerome Bruner
Le pli - Gilles Deleuze
Surveiller et punir - Michel Foucault

Dernière mise à jour de la page le 01/05/2016  | Haut de page | 828999 pages vues