La thérapie familiale soutient des enfants dans leur classe



Dans la ville de Soroe, au Danemark,
des démarches de pratique narrative
soutiennent les enfants
marginalisés socialement
à continuer à faire partie
d’une école ordinaire.


par Jannike Fogh et Christian Kragh-Pedersen
(psychologues danois)




Il y a quelques années, dans la ville danoise de Soroe, un programme de thérapie pour les enfants marginalisés a été mis en place. Ce programme aide les enfants à rester dans leur école dont ils sont sur le point d’être expulsés.
Certains enfants dans les écoles au Danemark vivent de gros problèmes du fait des structures et des exigences. Souvent ces enfants semblent avoir des problèmes pour se concentrer et souvent ils agissent de façon très perturbatrice et même violente. La plupart de ces enfants vivent un moment affreux à l’école et leur comportement a également des conséquences négatives sur leurs camarades de classe.

Un certain nombre de réponses différentes et des installations de soins ont été mises en place au Danemark — ces lieux ont en commun qu’ils retirent les « enfants dits à problème » de leur classe et les traitent dans un autre contexte. Dans ces équipements, les enfants s’en sortent habituellement mieux qu’auparavant, mais ils ont souvent des tas de problèmes plus tard lorsqu’ils réintègrent le système scolaire ordinaire. Ainsi beaucoup de ces équipements de soutien et de soins bien que de manière non intentionnelle ont pour conséquence de stigmatiser encore plus ces enfants. Souvent une culture parallèle émerge dans ces institutions, qui ne permet pas à ces enfants de développer les compétences dont ils ont besoin pour participer aux écoles ordinaires.


Un nouveau modèle d’intervention

Ces deux dernières années dans la ville de Soroe nous avons développé un modèle d’intervention pour apporter un soutien à ces enfants et à leurs familles. Cette approche est une synthèse des idées narratives, de la thérapie multifamiliale et de la systémique. Nous travaillons avec les deux systèmes primordiaux des enfants, la famille et l’école.

Les familles se rencontrent lors d’une classe spéciale. Ici les récits des enfants et des familles sont privilégiés. En tant que praticiens narratifs, nous croyons que les histoires que nous racontons sur nous-mêmes façonnent notre devenir. Pour aider les enfants et leur famille à sortir de l’influence de récits saturés de problèmes et à se diriger vers une histoire préférée, nous nous concentrons principalement sur les connaissances et les compétences des enfants, – étapes qui les conduisent dans de nouvelles directions et une autre interaction, plus positive, avec leur entourage. Ces nouvelles étapes permettent aux enfants de faire l’expérience d’avoir de l’influence sur leur vie, ce qui est très motivant pour eux.
Dans la Classe familiale, nous considérons les problèmes comme quelque chose de distinct et différent des enfants. C’est le problème qui est le problème et non l’enfant. Quand vous ne regardez pas le problème comme quelque chose d'intrinsèque à l’enfant ou à la famille, cela rend plus facile de réaliser de quelles façons le problème fonctionne et puis de voir comment il s'accorde aux espoirs, intentions et rêves de l’enfant.

En étudiant les manières de fonctionner du problème et ses conséquences, il devient plus visible de voir comment l’enfant, dans certaines situations et certains contextes, est capable de limiter l’influence du problème. En agissant ainsi, nous aidons l’enfant à établir des récits vivants et variés d’identité.
Notre combinaison des idées narratives et du modèle de la Classe familiale est appelée « Classe narrative familiale ».


Les familles se soutiennent mutuellement
Le temps pendant lequel les familles restent dans la Classe familiale est généralement entre six et douze mois. Il y a huit enfants en même temps dans les cours avec leurs parents. Le cours est ouvert trois matins par semaine, de 8h à 11h30. Aucun enfant n’est autorisé à être là sans la présence d’un parent (ou d’un adulte proche et important). Nous avons un « espace de parole quotidien » lors de la classe, (une réunion pour les enfants, les parents, les enseignants et le psychologue). Là les enfants partagent leurs objectifs et les expériences significatives depuis le dernier passage à la Classe familiale. C’est une occasion de parler avec les enfants de leurs expériences à l’école. Après le tour de parole les enfants vont se mettre au travail scolaire qu’ils étaient supposés faire en suivant la classe ordinaire (par exemple le danois ou les mathématiques). Les enseignants dans ce contexte sont leurs parents. Nous aidons les parents lorsqu’ils ont des incertitudes ou lorsque des conflits surviennent. Vers 11h – 11h30 les enfants retournent aux cours habituels.

Durant les mois où les familles suivent les Classes familiales, elles sont constamment mises dans des situations où elles se soutiennent mutuellement par des idées et des savoir-faire qu’elles ont découverts en tant que familles. Par exemple nous commençons la semaine avec une rencontre des parents où ils partagent mutuellement ce sur quoi ils vont se concentrer cette semaine. En même temps nous demandons aux autres parents de se soutenir mutuellement — en s’aidant les uns les autres sur leur objectif particulier. Nous leur demandons aussi de réfléchir aux possibilités de les aider à maintenir leur objectif. Un exemple pourrait être que les parents se soutiennent mutuellement si l’un des enfants refuse de faire son travail scolaire. Un autre exemple est que les parents reconnaissent les progrès et nouvelles étapes accomplies par les autres parents. De cette manière nous faisons attention à ce que la connaissance des parents reste centrée, ce qui ajoute à l’expérience de l’initiative personnelle.


Compréhension entre parents
Nous voyons souvent des effets différents quand les parents augmentent leur responsabilité envers les enfants en ne les menaçant pas mais à la place en tenant leurs promesses. Un parent déclara après avoir suivi la Classe familiale un certain temps : « Je n’utilise plus tout mon temps à discuter avec mon enfant. La discussion signifiait que je perdais la joie et le désir de passer du temps avec lui. C’était terrible. Maintenant je veux de nouveau être avec lui et faire les choses que nous aimons tous les deux. Il est devenu plus facile d’agir selon ce que je dis, parce que maintenant nous nous écoutons mutuellement, avant nous nous disputions tout le temps. »
Quand les parents et les enfants accroissent leur compréhension mutuelle de la manière dont les problèmes les influencent à l’école ou dans leur famille, il devient souvent possible de travailler sur les modes de vie préférés. Ceci peut servir de plateforme à partir de laquelle les parents et leurs enfants peuvent développer une compréhension mutuelle encore meilleure.
Quelquefois, au lieu que les parents enseignent aux enfants, nous choisissons de nous concentrer sur des thèmes avec tout le groupe. Par exemple, une focalisation sur « la violence à l’école » ou « l’amitié ».


Les conversations qui changent les récits de l’enfant

Durant la Classe familiale, nous passons beaucoup de temps à avoir des conversations avec les enfants pour qu’ils étoffent leurs histoires préférées. Les histoires dominantes ont, dans la vie des enfants, un impact énorme sur la manière dont ils ressentent, pensent et agissent. Dans nos conversations avec les enfants, nous les aidons à connaître comment se mouvoir dans les directions qu’ils préfèrent et nous renforçons leurs compétences et leurs connaissances pour ce faire. Afin d’exposer et, de ce fait, dé-construire le problème, nous posons à l’enfant des questions du genre qu’est-ce qui les a fait résister au problème — ainsi nous pouvons discuter des espoirs qui leur sont précieux et comment agir dessus.
Pour aller plus loin dans l’examen de l’influence du problème sur la vie de l’enfant, nous lui posons également des questions du genre : pourquoi est-ce que ça n’a pas empiré — qu’est-ce qui a aidé l’enfant à ne pas lâcher. Là nous cherchons à savoir ce qu’exprime le fait de tenir bon ou de s’éloigner. Nous agissons ainsi parce que nous croyons que derrière la douleur et les efforts, il existe des récits qui relient les espoirs et les rêves des enfants à une vie qui serait plus riche et plus amusante. En écoutant ce qui n’est pas exprimé mais implicite dans ce qui est dit, nous nous concentrons aussi sur ce dont l’enfant est séparé lorsque le problème prend le dessus.

Souvent, nous voyons que lorsque les enfants viennent nous voir ils ont créé un récit du soi selon lequel ils ne sont pas capables d’accomplir leur travail scolaire et ce récit devient souvent auto-réalisateur. « Pourquoi écouter si de toutes façons vous ne pouvez pas apprendre ! » À la Classe familiale les enfants reçoivent un fort soutien des adultes et cela les aide à faire leur travail scolaire. En même temps les objectifs soutiennent les enfants dans leur processus d’apprentissage.
À travers des questions inspirées par l’approche narrative, ce que les enfants et leurs parents veulent faire de leur vie devient plus évident. Avoir ces perspectives sur leur vie établit de meilleures possibilités pour trouver de nouvelles manières de vivre.
Par exemple, pendant une conversation, un des enfants prit conscience que la raison pour laquelle elle ne pouvait pas se concentrer venait de ce qu’elle était toujours triste pendant les cours à cause des conflits qu’elle avait avec ses camarades de classe pendant les récréations. Quand elle commença à écouter ses amies et à s’en aller au lieu de les frapper lorsqu’elle était prise par la colère, elles commencèrent à avoir du plaisir à être avec elle. Ceci la conduisit à être plus satisfaite pendant les cours et elle fit l’expérience qu’elle était capable d’apprendre.


Les parents dans le groupe se soutiennent mutuellement

Une fois par semaine nous avons des réunions de parents et une semaine sur deux nous rencontrons les familles individuellement. Lors des réunions de parents nous travaillons sur tout sujet d’intérêt pour le groupe par exemple les modes de vie, les relations de couple, les conséquences du droit de visite dans les familles divorcées et la vie dans le groupe de parents. Nous croyons que plus les parents développent la connaissance des valeurs et des principes qui sont derrière l’éducation de leurs enfants, plus il devient possible de trouver de nouveaux chemins.
Souvent les parents partagent avec nous la manière dont ils vivent le soutien qu’ils reçoivent du groupe de parents, lorsque celui-ci aide leurs enfants et que les uns et les autres s’éloignent du problème, et entrent dans un paysage d’action et de signification plus riche. Ceci est aussi important pour la coopération avec l’école. Au fur et à mesure que les parents vivent le fait d’avoir de l’influence sur leur vie, ils commencent à entrer en dialogue avec les enseignants sur les conditions qui font le quotidien de leurs enfants. Très souvent ceci entraîne une compréhension mutuelle entre les parents, les enfants et les enseignants parce qu’ils deviennent conscients de leurs intentions mutuelles.


Les « feuilles de résultats » maintiennent les petits pas
Comme point de départ d’une session, l’enseignant de l’enfant établit, en coopération avec la Classe familiale, quelques objectifs que l’enfant doit essayer d’atteindre durant la session. Les objectifs sont énoncés sur une « feuille de résultats » que l’enfant garde sur lui tous les jours, dans tous les cours, ceux de sa classe et ceux de la Classe familiale. Les enfants reçoivent habituellement quatre objectifs tels que, par exemple :
1) prendre ses livres lorsque le cours commence,
2) rester assis sur sa chaise durant le cours,
3) rester dans les jeux qu’il a choisi durant les récréations,
4) respecter les règles du jeu.

La feuille de résultats est remplie par les enseignants, pour la première fois, une semaine avant que l’enfant commence la Classe familiale, de façon à servir à évaluer les effets du temps passé à la Classe familiale. L’enfant reçoit une feuille de résultats vierge indiquant tous les cours de la semaine avec une liste d’objectifs. Après chaque cours, l’enseignant remplit la feuille de résultats. Le résultat est une évaluation des réalisations de l’enfant, il est évalué chaque jour en commun avec les autres enfants et leurs parents dans la Classe familiale. Là l’enfant lit à haute voix ses objectifs et ce qu’il a obtenu. Ensuite, il y a une courte conversation entre le psychologue et l’enfant à propos des compétences que l’enfant est en train d’acquérir. Ceci se fait en présence du reste du groupe.
La feuille de résultats est une manière de mettre au clair exactement ce que l’enfant doit apprendre afin d’honorer ce que l’école lui demande. À travers la feuille de résultats les problèmes sont mis à distance de telle sorte que les espérances et les possibilités d’agir deviennent plus claires. Les enfants sont conduits à réfléchir sur l’influence des problèmes sur leurs études, à expérimenter de nouvelles façons d’agir et à entrer en relation avec des camarades de classe, des parents et des enseignants.

Un autre effet important de la feuille de résultats est d’aider l’enseignant à chercher de nouvelles étapes, ce qui fait que l’enfant est considéré autrement qu’un « enfant à problème ». Le soutien des enseignants à l’enfant satisfait aussi les parents lorsqu’ils expérimentent que d’autres gens voient qu’ils font des efforts pour aider leur enfant dans son développement.
Toutes les six semaines tous les participants se rencontrent pour évaluer leurs objectifs. Les objectifs que l’enfant a atteint de manière satisfaisante sont alors remplacés par de nouveaux. Quand l’enfant fait des pas pour atteindre tous les objectifs proposés, cela est réduit de trois à deux jours par semaine le temps qu’il passe à la Classe familiale. Si le développement positif continue, ce temps sera réduit d’un jour supplémentaire, après cela la session est terminée.


Longue durée des effets pour deux enfants sur trois

Depuis deux ans et demi que la Classe familiales existe, 13 enfants et leurs parents ont suivi une session et 12 de ces élèves sont retournés dans leur classe à temps plein, un élève a continué dans une classe avec un soutien spécial. Les enfants sont très différents et leurs sessions individuelles le sont aussi ; la durée d’une session est d’approximativement onze mois, mais il y a eu des sessions individuelles de trois ou quinze mois.
Une évaluation de la Classe familiale montre que les deux tiers des enfants peuvent espérer tirer des bénéfices positifs de la session sur la longue durée. La tendance est que l’effet le plus grand va avec les enfants les plus jeunes (de la première année d’école jusqu’au secondaire). L’évaluation souligne également qu’un plus petit nombre d’enfants ont ensuite besoin d’une attention et d’un soutien supplémentaires, mais qu’il sera possible de les leur procurer tandis qu’ils resteront dans leur classe.
Nous avons vu que les enfants apprennent à gérer l’incertitude en demandant de l’aide quand ils sont incapables de résoudre un problème eux-mêmes et comment leurs camarades de classe gagnent en inspiration en étant avec eux parce qu’ils ne perturbent plus l’enseignement et font généralement preuve d’une conduite plus courtoise. C’est principalement ce développement social qui fait que les enfants ont beaucoup plus de joie à aller à l’école et par là s’engagent à apprendre. Leur capacité à se concentrer sur leurs leçons se développe également.
Les parents disent aux enfants que les enfants sont plus positifs et plus heureux, de même les parents passent par un développement positif au cours de la session.
Les enfants quittent la Classe familiale avec de nouvelles expériences concernant le fait de recevoir un enseignement et de prendre part à un processus d’apprentissage, sur un pied d’égalité avec leurs camarades de classe ; en raison de ceci ils s’intègrent davantage à la classe, à la fois sur le plan social et sur celui de l’apprentissage.
La ville de Soroe emploie désormais son propre psychologue pour la Classe familiale. Notre rôle est de ce fait réduit à quelques heures par semaine pour superviser les employés de la Classe familiale.

Jannike Fogh et Christian Kragh-Pedersen sont membres de Narrativ Praksis, Copenhague.


Références
Asen, Eia, Dawson, Neil & Mchugh, Brenda (2004). Flerfamilieterapi, Nye Veje i familiearbejde. Copenhague: Hans Reitzels Forlag.
White, Michael , co-auteur Epston, David (1990). Narrative Means to Therapeutic ends. Londres : W.W. Norton & Company.
White, Michael & Morgan, Alice (2006). Narrative Therapy with children and their families. Adelaide: Dulwich Centre Publications.
White, Michael (2007). Maps of Narrative Practice : W.W. Norton & Company.




Dernière mise à jour de la page le 01/05/2016  | Haut de page | 828982 pages vues