5 : Développer de Nouvelles Histoires


Les conversations narratives
offrent un contexte
qui permet aux gens d’être
les nouveaux auteurs de leur vie
et de leurs relations








"La position du praticien qui consiste à aider les gens « en restant derrière » au lieu de passer « devant » est un mécanisme fondamental pour construire ce nouveau contexte. En règle générale, les gens ne peuvent pas voir les possibilités uniques de leur vie si d’autres personnes se tiennent devant eux et leur bouchent la vue"
(8) 

En restant derrière, en encourageant le narrateur à trouver d’autres significations aux moments d’exception, en ne se montrant pas enthousiaste devant les événements racontés (le décalage d’image rajouterait un sentiment d’incompétence au sentiment d’échec déjà exprimé), en s’identifiant à la position dans laquelle se trouve le narrateur, le praticien redonne au narrateur le pouvoir. Il questionne, conjecture, se montre curieux et perplexe, sollicite l’anecdote et le sens, débusque l’implicite dans l’énoncé, cherche le relief dans le plat, met à jour l’insolite dans le monotone. Par son désir d’entendre le narrateur parler de lui-même et de ses relations comme il ne l’a jamais fait auparavant, il tisse une relation de collaboration : au centre le narrateur, son savoir et son pouvoir, en soutien le praticien, maçon échafaudeur, construisant des marches et des passerelles afin de rendre l’absent présent.

"Nous n’avons pas besoin d’apprendre aux gens quelque chose de nouveau, il suffit de les aider à entrer en contact avec un matériau déjà présent". (9)

Les praticiens narratifs cherchent à créer dans les conversations des histoires identitaires qui vont aider les gens à se libérer des problèmes auxquels ils font face. De la même manière que des descriptions simplificatrices et des conclusions globalisatrices restreignent et disqualifient l’identité du narrateur, des autres et de ses relations avec eux, des histoires alternatives échafaudées à partir des fines traces d’initiatives ignorées, peuvent rassurer, encourager, libérer, vivifier, réduisant l’influence du problème et créant de nouvelles possibilités. Le fil conducteur du praticien narratif est : aider les gens à quitter leurs conclusions réductrices et à devenir l’auteur d’histoires nouvelles et préférées concernant leur vie et leurs relations.

Se libérer de l’influence d’un problème ne suffit toutefois pas à devenir l’auteur d’une nouvelle histoire de vie. Le contraire d’une conclusion réductrice étant une description riche, les praticiens narratifs aident les narrateurs à construire des histoires étoffées, richement décrites, à articuler très en détail d’autres intrigues, d’autres thèmes de vie.

Quand on lit un bon roman, les personnages, leurs aventures, leur compréhension de la situation sont finement articulés. Les histoires de vie des personnages s’entretissent. Le praticien narratif encourage le narrateur à articuler les fines traces d’une histoire de remplacement qui se présentent en filigrane de son récit, à les étoffer, à les relier entre elles en séquences, à travers le temps, à trouver un thème qui leur donne du sens. Ce faisant le narrateur va peu à peu combler les vides entre ces événements qui jusqu’à présent n’avaient jamais été reliés, il va leur donner un sens nouveau et ce sens lui permettra de tirer de nouvelles conclusions identitaires.

Les bons romans incitent le lecteur à s’identifier et à se ré-engager fortement dans nombre de ses propres expériences de vie. C’est par ce ré-engagement fort que les blancs dans l’histoire se remplissent et que le lecteur vit l’histoire comme si c’était la sienne. Dans les conversations narratives, les questions que posent le praticien permettent aux narrateurs, en répondant et en remplissant les blancs, d’aller au-delà de leur statut d’auteur et de s’engager fortement, tels le lecteur, dans leur propre histoire alternative.

Naviguer avec des cartes
Une conversation narrative est à l’image d’une randonnée automobile sur un territoire inconnu : deux personnes collaborent à la réussite du voyage, l’un (le narrateur) conduit et l’autre (le praticien) pilote. La métaphore de la « carte » est celle qu’utilisait Michael White, cycliste et aviateur en plus d’avoir été un grand praticien et un grand théoricien, pour décrire les repères qui assistent le praticien dans la construction des échafaudages narratifs.

« Il se trouve que, sur le plan personnel, j’ai toujours été fasciné par les autres mondes. J’ai grandi dans une famille modeste, au sein d’une communauté modeste et, bien que n’ayant qu’un accès limité aux autres univers de vie, j’ai toujours eu pour eux une profonde curiosité. Quand j’étais un jeune garçon, ce sont les cartes qui m’ont permis de rêver à ces autres mondes, et de me transporter par la pensée dans des endroits lointains ». (10)

Ces cartes sont les guides pour cheminer sur les routes inconnues des autres univers de vie. Ce sont des questionnements construits en étapes, une série de marche-pieds, qui permettent de mettre en lumière « l’absent mais implicite », notion tirée de Jacques Derrida, appelée aussi l’inexistant.

« Pour que quelqu’un puisse exprimer son expérience de la vie, il doit distinguer cette expérience de ce qu’elle n’est pas. Ainsi, l’on peut considérer que toute expression est fondée sur son contraste, auquel je me réfère en tant ‘qu’absent mais implicite’ ». (11)

Le praticien entend non seulement les effets que les problèmes ont sur la vie du narrateur, mais il guette aussi les autres récits de vie réduits au silence et entend les valeurs, les croyances et les rêves mis sur la touche. Michael White nomme cette façon particulière d’écouter la double écoute. En plus de créer un espace d’écoute pour accueillir le trouble, le praticien installe également un deuxième niveau d’écoute pour l’expression de l’inexprimé :
« Dans chaque expression de vie il y a une question. Il y a un rêve à propos d’une autre vie ». (12)

C’est dans ce deuxième espace que le praticien déploie les cartes qui, en évitant la catharsis qui risquerait de renouveler la détresse, guideront le narrateur dans l’expression de nouvelles significations et l’élaboration de nouvelles conclusions identitaires.

Ainsi les conversations sont des processus guidés par des cartes. Le concept de carte indique aussi qu’il n’y a pas une façon unique de mener à bien les conversations : il existe des repères et de nombreux trajets possibles.

Il y a une carte, dite « carte d’externalisation » qui, dissociant le narrateur de son problème, lui permet de poser celui-ci en interlocuteur et de le regarder à l’extérieur, comme il regarderait un personnage en inter-action avec lui-même. Le narrateur peut ainsi prendre position par rapport à son problème pour s’en détacher et lui préférer d’autres conceptions de lui-même, des autres et de ses relations plus en adéquation avec son expérience vécue. Ce faisant, il illustre l’adage narratif : « Le problème, c’est le problème, ce n’est jamais la personne ».

La même carte, dans une version bis, permet aussi d’échafauder à partir d’un événement isolé, non-relié, pour lui conférer du sens et l’inscrire dans une séquence. Cet événement unique, péripétie étincelante et solitaire, peut alors quitter le statut de moment d’exception et s’inscrire, avec d’autres, dans une esquisse de récit alternatif.

Une autre carte, inspirée par Jerome Bruner, va permettre, en naviguant entre le paysage de la conscience et le paysage de l’action, d’enrichir le nouveau récit encore fragile et de le faire passer du stade d’esquisse au stade d’histoire, prenant place à travers le temps, solidement étayée par le passé et riche d’avenir.

La vie étant une construction sociale, une histoire qui se tient met toujours en scène d’autres personnages en relation avec le narrateur. Ainsi, il existe une carte dite de « re-groupement », qui permet au narrateur de se relier à des personnes – ou des personnages fictifs – importantes pour lui. En re-vivifiant les personnes disparues ou décédées, les jouets perdus, les héros oubliés, elle permet de reconstruire un « club » de soutien intérieur là où il n’y avait plus que du vide.

Empruntant à Barbara Myerhoff, Michael White a également dressé une carte appelée « cérémonie définitionnelle », qui invite un auditoire extérieur à venir témoigner de la nouvelle identité, contribuant ainsi à la définir et à la consolider. Ces témoins extérieurs viennent aussi grossir le club de soutien, ou club de vie :

« J’ai appelé de telles occasions ‘Cérémonies Définitionnelles’, signifiant par là que ce sont des définitions de soi collectives ayant pour intention spécifique de proclamer à voix haute une interprétation devant un auditoire qui sans cela n’existerait pas […] Les personnes socialement marginales, dédaignées, les groupes ignorés, les individus qui ont ce qu’Erving Goffman appelle des ‘identités abîmées’, recherchent habituellement des occasions d’apparaître devant les autres dans la lumière de leur propre interprétation venant de l’intérieur ». (13)
Ce sont les cartes principales de l’atlas. Il en existe d’autres : carte pour dissoudre le sentiment d’échec personnel, inspirée de Michel Foucault, carte spécifique pour découvrir l’absent mais implicite, inspirée de Jacques Derrida, carte des traumas, carte du contexte et du discours …

(Suite...)

NOTES
(8) White, M. (2003), Les Moyens Narratifs au Service de la Thérapie, SATAS.
(9) White, M. (2003), Les Moyens Narratifs au Service de la Thérapie, SATAS.
(10) White, M. (2007), Maps of Narrative Practices, Norton

(11) White, M. The International Journal of Narrative Therapy and Community Work. 2005. No 3&4 p 15.
(12) White, M. (2006), Séminaire de formation Paris
(13) Meyerhoff , B. (1982), Life history among the elderly: performance, visibility and remembering.

Dernière mise à jour de la page le 19/08/2016  | Haut de page | 842154 pages vues